Interview : Magyd Cherfi

Prose combat 

Tandis qu’il flirte avec le succès de son roman Ma part de Gaulois, l’ex-leader et parolier du groupe Zebda, Magyd Cherfi, prolonge sur scène son univers poétique. Avec Catégorie Reine, troisième album solo traversé d’airs caribéens et de musiques plus urbaines, l’artiste explore les thèmes chers à sa plume : les cités, la difficulté de s’intégrer, l’identité, les parias, la société multiculturelle, la famille… L’humour noir et l’humeur chantante, Magyd Cherfi a enthousiasmé le public de Canal 93, ce samedi 3 juin ! Interview.

 

Quel est votre sentiment tout de suite après un concert ? Celui d’avoir rendu les gens heureux ?

Laisser les gens dans un état de bonheur, c’est tout de même le but à chaque rendez-vous et en général ça se passe bien, même si c’est un truc fou, un peu prétentieux. Le public a envie de regarder à l’intérieur de nous. Il y a dans cette rencontre quelque chose d’incroyable et d’absolument dérisoire à la fois, car l’artiste ne change pas le monde non plus.

 

Catégorie Reine, votre troisième opus en solo, abrite les ferments de vos luttes : les oubliés, le racisme, les quartiers, les inégalités sociales… D’album en album, votre colère et vos rêves ne retombent donc jamais ?

Pour les rêves, je me trouve un peu dans l’obligation d’en avoir, sinon la vie serait infernale. Comment tout abandonner, se dire que c’est foutu et vivre après ? Si je reviens sans arrêt sur ces thèmes, c’est que j’ai l’impression que quelque chose n’avance pas. La peur gagne. Elle est alimentée par les médias et les politiques qui en font leur beurre. Pour ces derniers, elle leur est même nécessaire, afin de se dresser en protecteurs : « Avec moi, vous aurez moins peur, ça ira mieux. » Je le constate depuis trente ans, de gauche comme de droite. Les uns et les autres parlent d’une peur globale, économique, identitaire.

 

Les artistes en sont-ils la parade ?

Ils sont plus ou moins entendus. Reste que ce sont les politiques qui agissent sur le monde et le changent. Ils sont élus pour cela. Les artistes, eux, forgent le rêve, le voyage, le baume au cœur, l’émotion. Il ne doit pas y avoir de confusion.

 

Catégorie Reine a fait l’objet d’un crowdfounding. L’envie d’une totale liberté de création, ou la raison est-elle moins prosaïque ?

C’est cela ! A priori, c’est indécent de demander au public de financer son album. Mais ma maison de disques m’ayant mis à la porte, je me suis tourné vers le crowdfounding. Avec ce financement participatif en ligne, 500 personnes ont mis entre 100 et 500 euros pour m’aider à réaliser cet album. À ce moment-là naît un vrai partage. À travers ce geste, les gens-là me disent : « On a envie de tes chansons, de ta musique. » C’est cela mon privilège d’artiste. J’ai vraiment voulu faire de mon mieux.

 

Le concert est en total résonance avec votre dernier roman, Ma part de Gaulois, récompensé par le Prix des députés. Comment l’écriture de ces récits d’enfance a-t-elle suscité votre désir d’y ciseler des chansons ?

J’ai deux grands plaisirs : l’écriture et la scène. Pour cette dernière, il me faut des chansons. Quand j’écris un roman, je me dis parfois : « Tiens, ça, c’est un thème pour une bonne chanson. » J’extrais alors une idée. Je pense toujours chanson parce que je pense scène. Et comme j’ai toujours envie d’y monter, mon cerveau est prêt à travailler pour la chanson.

 

La femme est une constante dans vos ouvrages et vos morceaux : Les filles d’en face, Inch Allah peut-être… Pourquoi cette façon que vous avez de l’aimer, de la regarder, de la raconter ?

C’est ma mère, tout cela ! Elle a été une féministe sans s’en rendre compte, dans sa guerre contre les hommes. Elle nous disait : « Ils ne font qu’écraser les femmes, leur marchent sur la tête. C’est tout ce que les hommes savent faire. » Ma mère nous a protégés. Nous, ses enfants, sommes devenus féministes en combattant notre père, nos oncles, car tous obéissaient à cette même mécanique patriarcale. Mon combat pour les immigrés, contre les discriminations, a germé dans cette lutte féministe. Ma mère ne lit pas mes livres mais elle sait. Elle sait aussi que dans la vie de tous les jours, ses enfants sont ses sept avocats, chacun à sa manière. Moi je suis son avocat poésie !

Propos recueillis par Mariam Diop, un immense merci à elle ainsi qu'à Magyd Cherfi pour leur disponibilité. 

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